Le grand échiquier de la forêt jardinée
À une certaine époque, on prélevait des arbres sans trop se poser de questions, en privilégiant les gros spécimens car jugés plus rentables. Cet « écrémage de gros » a évolué en 1881 grâce au Neuchâtelois Henry Biolley. C’est lui qui a créé la référence mondiale des forêts jardinées à Couvet. Aujourd’hui, la gestion d’une forêt se pense comme une véritable partie d’échecs. Des ingénieurs environnementaux tentent constamment d’avoir un coup d’avance en misant sur une sylviculture plus réfléchie.
La forêt jardinée de Couvet est un lieu prisé du Val-de-Travers. Pas uniquement pour s’y promener en toute tranquillité mais aussi pour venir s’y former et s’y instruire. « Dans cette forêt de l’Envers, à Couvet, on accueille chaque année une trentaine de groupes souhaitant approfondir leurs connaissances dans le domaine sylvicole », coupe Claude-André Montandon, chef forestier de Val-de-Travers. Il y a quelques jours, c’est une classe de Master de l’EPFZ qui est venue suivre une journée pratique en forêt.
Étudiants japonais, américains, suédois…
Les 24 aspirants ingénieurs en environnement étaient très hétéroclites. « Nous avons des étudiants du Japon, de Corée du Sud, des États-Unis, d’Allemagne, de Suède et de Suisse bien sûr », précise leur enseignant Mathieu Levesque. Le programme du jour consistait en un exercice de martelage. « Nous leur avons demandé de choisir les arbres qui devraient selon eux être sacrifiés lors de la prochaine coupe », tranche Pascal Junod. Le responsable du centre de sylviculture de Lyss a précisé aux étudiants qu’ils devaient faire leurs choix de façon réfléchie, écologique et durable, comme le veut la gestion d’une forêt jardinée.
La « récolte » se pense, s’anticipe et s’argumente
« L’un des objectifs est d’augmenter le nombre de feuillus (minoritaires) et de prélever la bonne dose de bois. » La proportion de prélèvements idéale est de 15% à 20% du volume de la forêt tous les huit ans. « Cela permet le rajeunissement de la forêt et correspond à la production de la forêt. En fin de compte, on se contente de récolter ce qu’elle nous donne », détaille Claude-André Montandon. Sauf que cette récolte ne s’improvise pas, comme celle des champignons. Elle se pense, elle s’analyse, elle s’argumente et elle s’anticipe par cycles de huit ans.
Sacrifier pour favoriser le développement de la forêt
Sur cet hectare de forêt, chaque arbre a droit à sa chance. Ce ne sont pas forcément les plus gros qui sont prélevés et les plus beaux qui sont sauvés. « Dans chaque secteur, il y a plusieurs arbres qui sont susceptibles d’être conservés pour poursuivre leur développement huit ou seize ans supplémentaires. Un ingénieur environnemental doit être capable de choisir celui qui sera conservé et ceux qui seront sacrifiés pour garantir le meilleur développement possible à celui qui reste », appuie Pascal Junod. Il faut aussi garantir une diversité dans la représentation des quatre espèces qui se côtoient, à savoir le hêtre, l’épicéa, l’érable et le sapin blanc.
Avancer certains pions à l’aveugle
Gérer une forêt jardinée, c’est comme jouer une gigantesque partie d’échecs. « On est obligé de faire des paris et d’avancer certains pions un peu à l’aveugle car on ne peut pas prévoir avec certitude ce que la nature nous réserve jusqu’à la prochaine coupe. » Sur ce terrain-là, chaque partie dure huit ans et génère environ 3000 francs de bénéfice par hectare grâce à la vente du bois. Comme la précédente a eu lieu en 2017, il faudra attendre 2025 pour jouer la suivante. Ce facteur temps n’effraie-t-il pas l’unique Romande du groupe ? « Non, au contraire. Je trouve que cette gestion responsable de la forêt est bénéfique car elle laisse le temps à la forêt de faire les choses par elle-même. L’ingénieur environnemental est là pour donner des impulsions puis il s’efface jusqu’à la prochaine coupe », déclare Maé (23 ans), l’une des dames du grand échiquier qu’est la forêt jardinée.
Kevin Vaucher