Multisport
Dans l‘ombre d’une championne
En sport comme dans le reste, devenir champion n’est pas forcément être le meilleur à tout prix mais c’est devenir meilleur par rapport à celui qu’on a été hier. Sandrine Chauvy incarne parfaitement ce principe. Atteinte du syndrome de Lyell, depuis l’âge de six ans, elle a progressivement perdu la vision jusqu’à devenir non-voyante. Cela ne l’empêche pas de participer à des triathlons et à des trails depuis quelques années. Mieux encore, le challenge supplémentaire que cela constitue semble la transcender.
Pour comprendre un peu mieux ce que vit Sandrine Chauvy, il faut saisir ce qu’est le syndrome de Lyell. Celle maladie provoque des brûlures qui attaquent la peau mais aussi d’autres parties du corps comme les yeux et les poumons.
Du coup, je n’ai jamais pu conduire de ma vie mais je pouvais quand même lire à une certaine période,
précise la femme de 46 ans.
Aujourd’hui, c’est devenu impossible pour moi de le faire car ma vision s’est beaucoup trop dégradée.
C’est le noir complet à l’œil droit et ce n’est pas beaucoup mieux à l’œil gauche.
C’est comme si j’étais dans un brouillard très épais en permanence. Je distingue des taches floues, rien de plus. À ce stade, on ne peut même plus parler de pourcentage de vision restant.
Plus à l’aise en trail que sur un trottoir
Sandrine Chauvy vit seule et de façon autonome.
Pour lire des documents ou des messages, j’utilise un logiciel de synthèse vocal qui traduit l’écrit en auditif. Chez moi, tout doit être rangé à sa place, sinon je suis perdue. J’ai besoin de mes repères et de mes habitudes.
Seul son chat vient mettre un peu de folie dans cette quiétude. Mais l’aventure n’est jamais loin.
Quand je sors, j’ai constamment la crainte de tomber sur des travaux, dans un nid de poule ou face à une voiture mal garée sur le trottoir. Ça peut paraître surprenant, mais je suis bien plus à l’aise quand je cours un trail avec un guide de confiance que quand je dois passer le pas de ma porte.
Du fitness et un peu de danse
Cette Vallonnière est installée à Fleurier depuis six ans. Elle y a développé son appétit pour le sport.
Plus jeune j’étais dans une école spécialisée pour handicapés de la vue. Et même si on nous répétait que tous les sports nous étaient accessibles, ce n’était pas trop mon truc. J’ai essayé un peu de tout mais sans plus. J’étais sportive « juste ce qu’il faut » on va dire.
Celle qui a grandi dans le canton de Vaud jusqu’à ses vingt ans est ensuite venue vivre à Neuchâtel. Elle a alors fait du fitness et suivi plusieurs cours collectifs dans différentes disciplines.
J’ai même fait quelques pas de danse en jazz moderne mais ma vue s’est trop détériorée pour pouvoir continuer.
Le coup de tête déclencheur
Puis, ce qu’elle appelle « un coup de tête » est survenu il y a quatre à cinq ans. Elle a appelé son ami Alain Pointet pour lui demander d’être son guide pour son premier triathlon.
Pardon ? Il a été un peu surpris mais il a rapidement accepté. Moi-même je ne sais pas d’où cette envie est arrivée.
Sandrine a alors appelé l’organisateur du triathlon de La Chaux-de-Fonds et elle prenait le départ de la course en 2018.
Au début, je me suis dit que ce serait trop court. Et puis finalement, je n’en pouvais plus quand je suis arrivée au bout,
se remémore-t-elle.
Mais j’ai quand même remis ça l’année suivante sur une distance plus longue.
Et tout s’est enchaîné !
Le Swiss Canyon Trail et Sierre-Zinal cette année
Une année après mon premier triathlon, j’ai fait mon premier trail à Tramelan avec Alain (14 kilomètres pour 600 mètres de dénivelé positif).
Puis les kilomètres et le dénivelé ont commencé à augmenter. Cette saison, elle participera au Swiss Jura Trail, au Swiss Canyon Trail, à Sierre-Zinal, à l’Ultraks de Zermatt tout en participant aussi au triathlon de Verbier.
Au fil du temps, j’ai réussi à me constituer un bon petit réseau autour de moi pour me suivre dans mes défis.
Elle peut désormais jongler entre plusieurs guides en fonction des sports qu’elle pratique (Valérie Caron, Philippe Dutoit, Michael Heim, Monica Jaquet, Alain Pointet,…).
On aurait presque plus besoin de se parler pour avancer ensemble.
Ainsi entourée, Sandrine Chauvy peut passer de l’ombre à la lumière et de l’eau à la terre en un claquement de doigt.
Kevin Vaucher
« Professionnellement, j’ai dû faire mon deuil »
Si Sandrine Chauvy a fait les bonnes rencontres dans le domaine sportif, ça n’a pas été le cas sur le plan professionnel.
J’ai fait un apprentissage mais ça s’est très vite gâté ensuite. Il y avait toujours un bon prétexte pour m’écarter. Souvent, c’est parce que j’allais pas assez vite. J’ai très mal vécu ces rejets et j’ai fait une descente aux enfers assez violente avec une dépression à la clé. J’ai dû apprendre de ces échecs et faire le deuil de ce côté-là.
Peu valorisée, en raison de son handicap, la Fleurisane commence aujourd’hui à prendre soin d’elle.
J’ai besoin d’être un peu plus gentille avec moi-même car je me suis beaucoup dénigrée. Pendant le confinement, je me suis formée au massage classique et sportif. Et ça me fait du bien de me dire que je suis capable de faire quelque chose d’utile pour les autres, même si je ne le pratique pas professionnellement. C’est une façon pour moi de remercier les personnes qui m’aident en leur offrant un petit moment de détente de temps en temps.
Et au bout du compte, elle inverse les rôles. D’habitude guidée, c’est elle qui prend « le contrôle » du corps d’autrui le temps d’un massage.