Soeur Odette : un peu de lumière pour ceux qui n’en ont pas
Du 16 au 18 novembre, je me suis rendue avec cinq autres personnes à Paris pour apporter aux plus démunis de quoi affronter lʼhiver plus sereinement. Ce déplacement, dʼordinaire annuel, nʼavait pas pu se faire lʼan dernier en raison de la pandémie. Cette année, nous avons toutefois fait preuve de prudence en raccourcissant dʼune journée notre voyage.
À notre arrivée, diverses associations dʼutilité publique, chapeautées par lʼArmée du Salut, nous attendaient, ainsi que lʼadjoint au maire. Tant lʼaccueil que lʼorganisation étaient parfaits, et cʼest en un temps record que nous avons réparti les couvertures, sacs de couchage, bonnets, écharpes et chaussettes que nous avions apportés, chaque groupement ne prenant que ce qui lui était nécessaire.
Selon les chiffres officiels, qui me semblent trop bas, 3500 personnes dormiraient dans la rue à Paris. Nous avons eu le bonheur de bénéficier dʼun hôtel Porte des Lilas, bien centré pour le programme prévu. Nous avons eu le privilège de pouvoir visiter le quartier général de lʼArmée du Salut qui, entre autres actions, appuie la police dans la recherche de personnes portées disparues. Nous avons ensuite été conviés à un bon repas chez Denise Brigou, toujours active envers celles et ceux qui sont tombés dans la précarité et quʼelle nomme ses amis, ses frères et sœurs.
Nous avons également aidé à servir 259 repas à lʼabri du froid. En raison des règles sanitaires, et également parce que ces oubliés du système économique ne sont pas vaccinés contre le Covid, chaque convive disposait dʼun plateau personnel, et nous étions tenus de désinfecter la place et la chaise occupées avant de pouvoir accueillir un autre miséreux. Il y avait beaucoup de jeunes gens, surtout en provenance du Maghreb. Jʼai entendu quelquʼun sʼexclamer : « Mère Teresa est ici ! ».
Il y a un grand risque de paupérisation : que le prix du loyer augmente et cet argent manque alors pour lʼachat de nourriture. Tous les pauvres ne sont pas à la rue. Que ce soit Roudy, Robert, Mireille, Gisèle, Anne-Marie ou moi-même, nous avons tous été frappés par lʼabsence totale de communication entre ces personnes pourtant confrontées aux mêmes aléas de lʼexistence. Chacun porte sa propre misère.
Émouvant,
nous dit Anne-Marie,
de voir beaucoup de jeunes, mais aussi de moins jeunes, entrer, manger rapidement ou emporter la nourriture et repartir dans la rue… pas beaucoup dʼéchange entre eux ! Mais de la reconnaissance et des mercis quand chacun(e) rapporte son plateau ! Le port du masque est vraiment un obstacle à de vrais échanges, la preuve : seule Sœur Odette a un masque transparent. Or, en repartant, un jeune homme me dit : « Je ne savais pas que lʼArmée du Salut avait des sœurs… ». Vous ne savez pas comme son sourire mʼa réchauffé le cœur… « oh, merci Seigneur ! Vous lui direz, je suis trop heureux ce soir ! Bonne soirée, Madame, et merci » Et le voilà qui sʼen va dans la nuit, la main sur son cœur…
Anne-Marie a été impressionnée par les multiples activités que propose lʼArmée du Salut : cours de français, gestion de budgets, aide alimentaire, crèche, distribution de vêtements. Elle-même et Gisèle soulignent la personnalité, lʼempathie de Denise Brigou. Gisèle :
La major nous reçoit avec simplicité et nous parle de son parcours professionnel, social et spirituel. Cʼest un grand moment de partage tant cette femme – dans la septantaine – est claire dans ses intentions et ses actions, pleine dʼhumour, lumineuse, humble et surtout pleine dʼun amour inconditionnel qui me bouleverse. Chapeau, Denise !
De mon côté, jʼai été approchée par un monsieur me demandant si je le reconnaissais : impossible, à mon grand regret, au vu des centaines de personnes croisées chaque année, et ce depuis si longtemps… Et voici quʼil me dit :
Moi, je vous reconnais, Sœur Odette. Nous nous sommes rencontrés voici 27 ans (!) et vous mʼaviez impressionné : vous étiez alors la seule femme à partager le repas avec 60 messieurs dans une maison dʼaccueil, et vous dormiez également là. Je ne vous ai jamais oubliée !
En conclusion, je voudrais adresser un chaleureux merci à notre chauffeur et à son co-pilote : rouler dans Paris nʼest pas évident du tout ! Merci à nos infatigables tricoteuses, merci à toutes celles et ceux qui offrent des couvertures, des sacs de couchage, merci à mes accompagnateurs qui ont accepté de partager avec moi cette vision dérangeante de la misère, due en grande partie aux richesses mal partagées.
La misère est une pandémie, et il convient de lutter contre elle. En 2022, jʼaccompagnerai une nouvelle équipe à Paris, à cet effet, je lance un appel : je nʼai pas encore de chauffeur. Nʼhésitez pas à prendre contact avec moi si vous savez conduire un bus, peut-être attelé à une remorque… Nous apporterons un peu de lumière, dans la ville du même nom, à celles et ceux qui en sont privés.
Sœur Odette,
Foyer lʼétoile, Couvet