Patrimoine
Quand le miel rencontre l’histoire militaire
Depuis deux mois, l’apiculteur Audric de Campeau a placé quelques-unes de ses ruches sur le toit d’un fortin datant de 1942 au-dessus de Noiraigue. Samedi dernier, l’apiculteur et l’association Fortifications historiques romandes, en charge du lieu, ont effectué leur première récolte.
Sur le chemin menant aux Oeillons, la fortification est parfaitement camouflée. Depuis 1942, elle servait de place-forte de défense en cas d’une invasion par l’axe du Val-de-Travers et était tenue par la brigade frontière 2 de Neuchâtel. En hauteur, la position devait tenir les flancs de la vallée en cas d’offensive de l’ennemi et permettre la retraite du gros des troupes. « Ils devaient tenir 72 heures », note René Hofmann, président de l’association Fortifications historiques romandes (FHR). Si le fortin, édifié durant la Deuxième Guerre mondiale, garde des aspects d’origine, l’association, pour sa conservation, a aussi mis en valeur d’autres éléments qui datent, eux, de la Guerre froide, comme la batterie.
De la visite du bastion, il en ressort l’exiguïté du lieu, l’humidité et l’atmosphère spartiate, seule manque peut-être l’odeur de la promiscuité des douze soldats assurant la garde. Néanmoins, l’air du bunker s’est chargé d’un parfum de miel lors d’un après-midi et de la récolte du fruit des ruches présentes sur le toit. Car depuis quelques mois, les gardiens du fortin sont des gardiennes, les abeilles d’Audric de Campeau.
Ruches robe camouflage
Apiculteur notamment médiatisé pour avoir posé des ruches dans des endroits insolites, des toits de Paris à ceux de Neuchâtel, Audric de Campeau en a disposé cinq sur celui de ce bunker depuis la mi-mai. « Je voulais faire un miel encore plus pur, et là on ne peut pas faire beaucoup mieux », explique-t-il, en soulignant que l’endroit est situé dans la réserve du Creux du Van, entourée de forêts et de prairies protégées. L’apiculteur, établi à Noiraigue, essaye ce projet depuis quatre ans, mais s’est heurté à chaque reprise à une météo compliquée. « Je devais retenter cette année et cette fois c’est banco ! », sourit-il. Depuis qu’il a mis ses ruches sur le fortin, le temps a été très favorable et il estime cette première récolte à 60 kilos.
La relation entre René Hofmann et Audric de Campeau date de quelques années. Un jour, l’apiculteur français contacte la FHR pour visiter les fortins qu’il rencontre en se promenant dans la région. Passionné d’histoire militaire, il souhaite en savoir plus. « Enfant, j’ai visité les fortifications de la Normandie et cela fut le déclic », relève l’apiculteur. Et puis vient l’idée d’installer des ruches sur l’édifice. « Cette première récolte est la confirmation de la qualité de l’endroit », note-t-il. Le miel récolté ce samedi est entre le printemps et l’été et reflète la flore des deux derniers mois, framboisier, érable, pissenlit ou encore trèfle. Dans un clin d’œil, les ruches arborent un camouflage identique au fortin. Pour ce qui est du nom de ce miel, les protagonistes y réfléchissent encore.
Gabriel Risold
Patrimoine à préserver
Fondée en 2006, l’association FHR s’attèle à restaurer et entretenir plusieurs ouvrages fortifiés en Suisse romande. « Tous types confondus, il y a 11’000 ouvrages militaires en Suisse », relève René Hofmann. Conserver ces constructions, inscrites aux monuments et sites du canton et à l’inventaire fédéral des monuments historiques, tient pour l’association du devoir de mémoire. Il s’agit de préserver les traces de la stratégie de défense suisse de cette période, et aussi de « rendre hommage » aux hommes et aux femmes qui ont vécu et subi « la mob ».